Muslim Ivoire

L'information à la loupe

Côte d’Ivoire/ Après le rappel de Cheick  Matchê Boikè Samassi : MO Hamed Zézé ‘’ La terre du Denguélé vient de perdre son phare’’

 Âgé de plus de 100 ans, ce jeudi 4 décembre 2025, Cheick Matchê Boikè Samassi, le saint  de Kélindjan dans la région du Denguélé dans le nord ouest de la Côte d’Ivoire a rendu l’âme. MO Hamed Zézé, dans un récit authentique a tenu à rendre un vibrant hommage au guide religieux.

Kélindjan : quand une bibliothèque céleste s’éteint sur la terre des saints.

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »

Ces paroles d’Amadou Hampâté Bâ résonnent aujourd’hui comme un glas dans nos cœurs meurtris.

Une bibliothèque ivoirienne, africaine, mondiale vient de s’éteindre sur la terre sainte du Denguélé.

Non pas une bibliothèque de papier et d’encre, mais un sanctuaire vivant de sagesse divine, un manuscrit ambulant des secrets de l’Invisible, un témoin lumineux de la miséricorde d’Allah sur cette terre d’exil qu’est le monde.

Matchê Boikè Samassi de Kélindjan n’était pas simplement un homme.

Il était une respiration du Divin dans la poussière des chemins humains, une manifestation de cette vérité que les soufis contemplent dans leurs extases : Dieu se révèle à travers Ses élus comme la lumière traverse le cristal.

Et voilà que cette lumière vient de franchir le voile, laissant derrière elle un monde orphelin, des âmes assoiffées, des cœurs en quête de cette paix que seule sa présence savait distiller.

Le Prophète Muhammad (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) avait annoncé cette heure sombre : « Parmi les signes de la Fin des Temps, la disparition des savants. »

Non pas leur simple mort, mais leur raréfaction l’extinction progressive de ces phares dans la nuit, de ces puits de science auxquels les assoiffés venaient puiser l’eau de la connaissance et de la baraka.

Aujourd’hui, nous assistons, impuissants et le cœur brisé, à l’accomplissement de cette parole prophétique.

L’histoire de Matchê Boikè est celle d’une alchimie spirituelle où le hasard n’a aucune place.

Chaque pas était guidé par la Main invisible qui tisse les destinées avant même que les âmes ne descendent sur terre.

Il était sorti chercher des goyaves, mais ce sont des mangues qui sont tombées : métaphore sublime du destin des élus.

Ils ne choisissent pas leur chemin, c’est le chemin qui les choisit.

Ils ne décident pas de leur élévation, c’est l’élévation qui les saisit, les arrachant aux contingences terrestres pour en faire des ponts entre le visible et l’invisible.

Au commencement se tient Ladji Tchèkôrô Soaré, chercheur de terre et de sens, avançant au bord du Bahwlin, fleuve rouge portant la mémoire des ancêtres.

Sur ces berges sacrées, il plante un campement : Tchèkôrôdougou.

Sans le savoir, il venait d’ensemencer une terre qui deviendrait un jour le jardin des saints, le refuge des âmes brisées, le sanctuaire des cœurs en quête de rédemption.

Dans ce sillon béni naît Aboubakar.

Dès l’enfance, il respire les versets coraniques et s’abreuve à la source inépuisable du Livre révélé.

Mais comme tous les élus, il devra connaître l’exil pour mieux revenir, l’errance pour mieux s’ancrer, la dispersion pour mieux se rassembler.

On ne devient pas saint dans le confort des certitudes, mais dans le dépouillement du voyage, dans la séparation, dans le feu purificateur de l’absence.

Il part.

Il erre de contrée en contrée, chercheur d’or et de sens, accumulant les richesses éphémères tout en sentant qu’une autre fortune l’attend ailleurs.

Puis, un jour, l’Appel retentit non pas dans les éclairs, mais dans le murmure intérieur :

« Reviens. Ton père vieillit. Ta destinée t’attend là où tout a commencé. »

Le retour d’Aboubakar auprès de son père dépasse le simple cadre filial : il s’agit d’un pacte mystique.

En servant son père jusqu’à son dernier souffle, il accomplit sans le savoir un des plus grands actes d’adoration.

C’est dans cette abnégation silencieuse que se forge le saint qu’il deviendra.

Avant de quitter ce monde, le père prononce une dernière volonté : « Va t’installer au campement. »

Paroles énigmatiques pour le profane, mais clés sacrées pour qui comprend le langage des signes.

Certaines terres ne sont pas seulement des sols : ce sont des matrices spirituelles où germent les miracles.

Puis survient Salim Haidara, le derviche itinérant, le voyant aux yeux ouverts sur l’Invisible.

En apercevant Boikè, il discerne une lumière cachée, une station spirituelle voilée.

Il se jette dans ses bras, prophétisant :

« Le monde viendra solliciter tes bénédictions ici. »

Ainsi naît Kélindjan.

Non pas par volonté humaine, mais par accomplissement d’une promesse déjà inscrite dans les tablettes célestes.

Le campement devient un pôle spirituel où convergent les âmes en détresse.

D’abord, quelques silhouettes nocturnes viennent prudemment chercher la paix.

Puis le murmure devient certitude : à Kélindjan vit un homme dont le regard apaise, dont les mains bénissent.

En 1996, le Maoulid devient rituel.

En 2000, l’affluence devient marée.

Et le 23 décembre 2015, Kélindjan devient l’épicentre spirituel de l’Afrique de l’Ouest : huit mille âmes s’y rassemblent.

Ivoiriens, Maliens, Guinéens, Européens, et même une délégation venue au nom du Roi du Maroc.

Tous en quête d’un signe, d’un souffle, d’une guérison.

Mais Matchê Boikè ne donne pas ce qu’on attend de lui : il donne ce dont on a besoin.

À ceux qui demandaient un miracle, il répondait :

« Si ton père et ta mère sont encore en vie, la bénédiction que tu cherches ici t’attend chez eux. »

Parole fulgurante rappelant que la vraie baraka se niche sous les pieds des parents.

Aujourd’hui, cette voix s’est tue.

Ce cœur s’est arrêté.

Ces mains se sont refermées.

Et la Oumma entière se tient orpheline, pleurant l’extinction d’une étoile.

Car lorsqu’un saint meurt, c’est un pont entre le ciel et la terre qui s’effondre.

Et nous ne mesurons l’ampleur de la perte qu’en face du vide laissé derrière lui.

Pourtant, les saints ne meurent jamais vraiment.

Leur corps disparaît, mais leur esprit veille toujours.

La baraka continue d’irriguer les cœurs sincères.

Comme le dit le poète soufi : « Les amis de Dieu ne meurent pas, ils passent d’une demeure à une autre. »

Bientôt, je partagerai mon propre témoignage ma rencontre avec ce saint vieillard, ces instants où j’ai senti les voiles se déchirer et les ténèbres reculer.

Comment un seul regard de lui a transformé ma vision du monde.

Ô communauté musulmane, nous venons de perdre un joyau.

Un homme qui incarnait la science, la pureté du cœur, la rigueur de la Loi illuminée par l’amour divin.

Que les anges de la miséricorde l’accueillent.

Que les prophètes et les saints l’entourent.

Que sa descendance perpétue son héritage.

À Kélindjan, le vent souffle encore entre les cases et les baobabs, mais avec un parfum de nostalgie.

La terre du Denguélé vient de perdre son phare.

Mais que les cœurs se consolent : les saints ne nous quittent jamais.

Ils deviennent lumière intérieure.

Et pour qui sait écouter, la voix de Matchê Boikè murmure encore :

« Revenez à vos parents. Honorez vos ancêtres. Purifiez vos cœurs. La vraie baraka est dans l’amour de ceux qui vous ont donné la vie. »

Puisse Allah accorder à Matchê Boikè Samassi le Firdaws.

Puisse Sa lumière perdurer dans ceux qui l’ont aimé.

Et puisse cette perte nous rappeler l’urgence de chérir nos savants tant qu’ils marchent parmi nous.

Inna lillahi wa inna ilayhi raji’oun.

Une étoile s’est éteinte, mais sa lumière guidera encore les générations.

Muslimivoire